Entre 2014 et 2017, Arno Bertina effectue cinq séjours en République du Congo à Pointe-Noire et Brazzaville. Invité par ASI (Actions de solidarité internationale), une ONG aidant des jeunes femmes mineures à sortir de la prostitution à travers la prévention et la réinsertion professionnelle, il va animer des ateliers d'écriture et rencontrer au total une soixantaine de jeunes filles mineures qui « font la vie ».

Elles se prostituent pour subvenir aux besoins de leur(s) enfant(s), pour celles qui sont déjà mères, et de leur famille quand le lien existe encore. Ainsi le lecteur découvre, entre autres, les histoires de Juliana, Cloé, Fanette qu'elles ont accepté d'écrire ou de livrer à l'écrivain mundélé (Blanc) qui retranscrit avec justesse la violence indéniable qu'elles recèlent, sans jamais oublier « les moments de réjouissance, les éclats de rire, l’énergie dont elles peuvent faire preuve ». Ce sont avant tout de magnifiques portraits de femmes.

L'Âge de la première passe est un récit dense et puissant qui s'interroge sur l'écriture et ses possibles et particulièrement l'écriture de soi, autant pour ces jeunes femmes que pour l'auteur lui-même qui ne cesse de se départir d'une position surplombante de simple spectateur. Sur plusieurs années, Arno Bertina capture une série d'instantanés du Congo-Brazzaville aujourd'hui, lors des maraudes qu'il a suivies avec l'ONG mais aussi au fil de ses propres errances et réflexions, dans les quartiers de Pointe-Noire ou de Brazzaville.

L'Âge de la première passe est paru en librairie le 5 mars, quelques jours avant le début du confinement. Le destin de son livre ayant été quelque peu chamboulé, Arno Bertina a accepté de répondre aux questions de Clémentine Perol, bibliothécaire dans le réseau des bibliothèques de Montreuil (EPT Est-Ensemble), et d'échanger autour de son œuvre pour un entretien « spécial confinement ».

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Dès les premières pages du livre vous listez vos différents voyages en Afrique (Mali, Algérie, Cameroun, etc.). Vous semblez entretenir une relation particulière avec ce continent, pouvez-vous nous en dire plus ?

Djibouti, Maroc, Mauritanie, Congo… Oui, l’Afrique me fascine. Les civilisations qui ont fait son histoire, la catastrophe coloniale au XIXe et au XXe siècle, l’époque contemporaine, l’art, la pensée… tout m’intéresse. Si j’entre dans le détail de cette fascination, je trouve deux points précis. J’ai bien connu un frère de ma grand-mère maternelle qui aura été administrateur colonial entre 1937 et 1960. Cet homme m’a beaucoup impressionné, j’ai écrit un récit intitulé « Ma solitude s’appelle Brando » (Verticales 2008) pour décrire la forme de liberté particulière que cet homme sera parvenu à mettre en place en quittant sa famille pour l’Afrique sub-saharienne. En quelques mots : cet homme n’aura pas été le colon qu’on peut imaginer, il a cherché à disparaître, en Afrique, plutôt qu’à s’imposer.

Voilà pour la motivation biographique. Mais lorsque j’ai commencé à découvrir la réalité de certains pays, ce qu’on peut y vivre dans la rue, dans les villes, au milieu des gens, quelque chose s’est produit qui m’a puissamment embarqué, et n’avait plus rien à voir avec mon histoire familiale. En quelques mots là encore, bien trop rapides : l’Europe est un continent morbide, qui ne se pense plus que de manière fermée (l’espace Schengen, ses soi-disant « racines chrétiennes », etc.). C’est un continent qui ne raisonne et ne construit qu’à partir de ses peurs. Dans les pays d’Afrique où j’ai séjourné, où la mort est partout – du fait de conflits ou d’épidémies ou simplement de l’immense misère – quelque chose résiste puissamment à la morbidité, à l’idée de Séparation et de solitude. Bon, il me faudrait une heure pour développer cela, donner les exemples que j’ai en tête… Certaines scènes de « Je suis une aventure » (Verticales 2013) illustrent ça un peu je crois.

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Comment est née la rencontre avec l'ONG ASI (Actions de solidarité internationale) et quel a été votre rôle lors de ces cinq séjours au Congo ?

Séjournant une première fois à Pointe Noire, en 2014, j’ai sympathisé avec le responsable de l’Institut Français local qui m’a rappelé, peu de temps après, pour me proposer d’animer un atelier d’écriture à destination des bénéficiaires d’ASI, ces très jeunes femmes qui n’ont que la prostitution pour espérer survivre. Deux séjours à Pointe Noire ont suivi, et deux à Brazzaville. Le but était d’aider ces jeunes femmes à parler d’elles, de leur histoire, de leurs blessures. Il s’agissait de les aider à se relever dans la parole déjà. De les aider à chasser la honte. La proposition (un atelier d’écriture) était un peu naïve, ces très jeunes femmes ayant arrêté l’école parfois très tôt. Si quelques unes ont pu passer par l’écrit, il m’a fallu bricoler autre chose avec la grande majorité d’entre elles : des entretiens individuels au long cours, que je prenais en note, que je mettais en forme, et relisais avec elles, ensuite.

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Quand vous arrivez à Pointe-Noire et que vous rencontrez ces jeunes femmes pour la première fois, vous vous heurtez à plusieurs barrières symboliques, notamment celle de la langue qui a une place centrale dans le livre. Quel est leur rapport à la langue française et plus généralement à la francophonie ?

Au tout début, aucune de ces barrières ne sont visibles. La question de la langue française est un bon exemple. Je pensais qu’en ayant le français en commun, nous pourrions facilement échanger. C’était naïf de ma part. Oui elles parlent couramment français (et le lari, le kituba ou le lingala) mais dans leur tête ou dans leur cœur ces quatre langues ne résonnent pas de la même façon. Le français c’est la langue des maîtres, à l’école. Or elles ont toutes été en échec scolaire, ou renvoyées, ou mises à l’écart. C’est aussi en français qu’elles devraient porter plainte quand elles sont victimes de violences, mais elles savent d’expérience que la police et la justice ne feront rien pour elles. Ce parcours ne peut pas ne pas teinter la langue française d’une manière définitive. Alors quand j’arrive la bouche en cœur en leur proposant de me raconter leur histoire en français, je leur propose de le faire dans une langue en laquelle elles n’ont pas confiance, la langue qui confirme à chaque fois leur exclusion, leur domination. Un peu comme si on me demandait de décrire mes propres blessures en langage mathématique – une langue raide, sans nuances, sans zone d’ombres.

"Ce parcours ne peut pas ne pas teinter la langue française d’une manière définitive"

Tout au long du récit, vous vous interrogez sur votre positionnement vis à vis des jeunes mineures prostituées qui participent à vos ateliers, notamment sur votre statut d'homme blanc européen qui récolte leur parole. Comment parvenir à se décentrer culturellement dans ce cadre ?

Se décentrer culturellement est extrêmement difficile, évidemment, mais il n’y a rien d’autre à faire – c’est l’objectif. Si je reste inchangé, quel intérêt de voyager ? Si je vais au bout du monde pour confirmer ma culture, ma façon de voir, quelle bouffonnerie ! Ce serait d’autant plus coupable qu’en étant à Brazzaville, je ne suis pas en Sibérie ou au Yémen ; le Congo a été colonisé par la France, et nous continuons d’entretenir, via nos entreprises, des liens qui expliquent en grande partie la misère des habitants. Si je voyage en ne me comportant pas d’une autre manière que les entreprises occidentales ou chinoises, comment espérer inventer une autre relation avec ce pays et ce continent ? En écoutant ces jeunes femmes, en écrivant leurs récits et, trois ans plus tard, mon propre récit, j’essaie, par l’écriture, oui, de mettre à distance le regard rationaliste des occidentaux sur la réalité, j’essaie d’entrer dans leur vision d’un monde autrement plus habité – pourquoi aurions-nous raison ?

"En écoutant ces jeunes femmes, en écrivant leurs récits, j’essaie d’entrer dans leur vision d’un monde autrement plus habité"

La prostitution et la misère sociale que vous découvrez pendant vos différents séjours sont-ils les marqueurs incontournables d'une forme de néo-colonialisme encore bien ancré dans la société congolaise ?

La prostitution existe dans tous les pays du monde. Ce qui n’existe pas partout c’est le contraste ou la contradiction entre un pays possédant d’incroyables ressources (en l’occurrence le pétrole) et une population écrasée par la misère. Ces ressources sont confisquées par des entreprises étrangères qui soudoient le pouvoir politique de manière à pouvoir continuer à faire des affaires. De manière à ce que nous puissions payer le litre d’essence moins de deux euros au lieu de le payer le double – ce qu’il devrait nous coûter si les Congolais étaient rétribués honnêtement.

Les témoignages de Juliana, Indura ou encore Cloé font presque toujours émerger le leitmotiv de la famille. Les défaillances familiales et plus largement le déficit d'amour seraient donc les blessures les plus douloureuses ?

Cet aspect-là m’a complètement pris à contre-pied ; je pensais entendre parler de la vie des bars, la nuit, des clients violents, des proxénètes, des bagarres de rue, en créant les conditions de confiance pour que ces jeunes femmes se libèrent de ce qui pèse. C’était naïf ; cette violence-là, elles s’y sont faites, en quelque sorte, car le premier effondrement intérieur a déjà eu lieu, pour elles. Il date des violences endurées dans le cercle familial. Qu’elles aient été abandonnées par leurs parents, ou violées par un membre de leur famille, ou mises sur le trottoir par une personne en qui elles avaient confiance, ces adolescentes arrivent déjà détruites dans le monde de la prostitution. Pour certaines d’entre elles, se retrouver convoitées par les hommes est même en quelque sorte réparateur, après avoir été abandonnées ou violentées par les adultes dont elles attendaient au contraire amour inconditionnel et protection.

"Cette violence-là, elles s’y sont faites, en quelque sorte, car le premier effondrement intérieur a déjà eu lieu, pour elles. Il date des violences endurées dans le cercle familial"

Le retour de « fantômes », notamment de relations amoureuses passées, semblent résonner en vous tout au long du livre. La rencontre de ces femmes a-t-elle engendré une forme d'introspection ?

L’écriture du livre n’a pas fait apparaître ces fantômes ou ces ex, qui m’accompagnent au quotidien, dont je n’arrive pas à m’éloigner. Si je les mentionne dans le livre c’est qu’en travaillant avec ces très jeunes femmes bouleversées par le désamour, l’abandon, je ne voulais pas donner l’impression que je les observais comme on regarde des insectes évoluant sous cloche. Il m’a semblé que je devais apparaître dans le champ de la caméra car je ne suis pas moins sensible qu’elles au désamour. Quand elles me décrivent leur détresse, voilà avec quoi cette détresse résonne en moi. Quand elles me décrivent leur façon d’espérer l’amour, voilà quelles sont les images qui se dressent immédiatement en moi. Si le livre ne construit pas une communauté, même fragile, pourquoi écrire ?

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Pour vous « l'écriture peut écarter la honte ». Quels effets ont eu ces ateliers d'écriture ou encore ces moments de recueil de parole sur ces jeunes femmes ?

Je voudrais pouvoir répondre que se confier leur a fait du bien, mais je n’en sais rien, et elles mêmes n’en savent rien, peut-être. Il faut parfois plusieurs mois pour comprendre que telle ou telle rencontre a été décisive, ou salutaire, ou plus réalistement, que ce temps d’écriture ou de parole a fait du bien, a soulagé. Je crois pouvoir dire qu’elles se sont senties respectées. Elles voyaient que je passais toutes mes journées avec elles, que je revenais six mois plus tard comme je l’avais promis. Elles se voyaient belles dans les photographies que je faisais d’elles. Et j’ai constaté que certaines d’entre elles passaient plus de temps que prévu sur leurs textes. C’est un signe, certainement. D’autres venaient me trouver spontanément pour se confier, c’est un autre signe. On ne se confie que parce qu’on en ressent le besoin, et on en ressent le besoin parce que certains secrets sont trop lourds à porter. Une oreille attentive est alors une chose précieuse. Quand on a la vie de ces jeunes femmes, quand on est convaincue d’être sans valeur, moins que rien, la bienveillance d’une infirmière ou d’un mundélé ça n’a pas de prix.

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Vous livrez de magnifiques portraits de femmes dans ce livre. Malgré la violence indéniable, la beauté irradie à de nombreuses reprises, à la fois dans les mots qu'elles emploient ou dans la manière dont vous les décrivez. Il était important pour vous de révéler cette ambivalence ?

Oui, en effet. Dans mes romans comme dans ce récit c’est pour moi toujours le même enjeu : je ne veux pas caricaturer les personnages, ni les situations humaines. Si j’écris c’est pour montrer qu’on n’est presque jamais prisonnier de son histoire. Ces adolescentes déjà mamans ont vécu l’enfer, ou elles vivent en enfer. Mais si je n’ai que de la compassion à leur donner, j’écarte les moments de réjouissance, les éclats de rire, l’énergie dont elles peuvent faire preuve. Si je ne les montre que pitoyables, abattues, je ne leur rends pas justice et fais quelque chose de dégueulasse. J’ai sous les yeux la preuve qu’elles ne sont pas foutues, qu’elles sont encore traversées par la vie, par la joie, par l’intelligence, et j’écarte ces preuves ? Oui, ce serait dégueulasse et elles auraient le droit de m’en vouloir. Par l’écriture j’essaie d’approcher la complexité de nos émotions, la richesse de ce que nous vivons. Il arrive que des gens soient pris d’un fou-rire, lors d’un enterrement, parce que quelque chose de cocasse vient de se produire. Est-ce que cela diminue la tristesse ? Non, les émotions s’ajoutent les unes aux autres.

"Par l’écriture j’essaie d’approcher la complexité de nos émotions, la richesse de ce que nous vivons"

Les jeunes femmes et les membres de l'ONG ont-ils lu le livre ? Quels ont été leurs retours ?

Non, j’ai reçu le livre début mars, il a été huit jours en librairie et le confinement a été décrété avant que je puisse préparer un paquet pour le Congo, où le livre n’est donc pas encore arrivé. J’ai hâte de pouvoir l’offrir aux deux équipes de l’ONG car c’est une façon de saluer l’incroyable travail qu’elles font, mais les filles elles mêmes ne l’auront peut-être pas entre les mains car celles avec lesquelles j’ai travaillé sont désormais sorties du cycle de soutien mis en place par ASI. Cycle de trois ans. Elles sont de nouveau « dans la nature », mais autonomes désormais, n’ayant plus besoin de la prostitution car formées, professionnellement, elles sont pâtissières, mécaniciennes, coiffeuses, électriciennes, couturières. Ce cycle mis en place par l’ONG est un cycle de réinsertion. Le taux de réussite est proche de 70 %.

Vous avez beaucoup photographié ces jeunes femmes mais également des scènes marquantes de maraudes qui ponctuent votre récit. Avez-vous des projets d'exposition ou encore de livre ?

Oui, en effet. Un livre de photo (intitulé « Faire la vie ») doit paraître, publié par les éditions Sometimes. Il est pour le moment bloqué chez l’imprimeur, en Italie. Nous le recevrons quand pandémie et confinement seront derrière nous. J’ai hâte de pouvoir le présenter, en même temps que « L’Âge de la première passe ».

Propos recueillis par Clémentine Perol, bibliothécaire dans le réseau des bibliothèques de Montreuil.

Avril 2020

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